Les civilisations sont mortelles, écrit Paul Valéry : elles sont surtout suicidaires. Après moi le déluge, répétait ce grand dépressif de Louis XV qui, comme nombre de ses contemporains, avait compris que son temps tirait à sa fin. Nos ministres et autres grands argentiers n’ont pas ce pessimisme lucide.

Car ce n’est pas tout d’inventer des Rousseau, de toute manière inexistants et qui ne sauraient bâtir sur un champ de ruines, encore faut-il avoir des Malesherbes disposés à ouvrir l’avenir et envisager un après-eux, même sans eux. Où sont les Lafayette de retour d’Amérique, qui virent se réaliser ce que leurs pères avaient compris en feuilletant l’Encyclopédie ? Où sont les Noailles se dressant une nuit du 4 août pour approuver l’insurrection des indignés, et mettre bas un système millénaire – leur système ? Ce n’est pas qu’ils l’aient fait de gaieté de cœur, mais ils l’ont fait. Les talons rouges d’aujourd’hui sont vissés sur le coffre, agrippés à leurs terriers et leurs prébendes, ne lâchant rien, ne concédant rien.

Nos élites globalisées sont-elles folles ou stupides ? Leur obstination à ne pas vouloir comprendre est admirable, incapables qu’elles sont de se départir de leur utopie progressiste qui les autorise à prétendre tout contrôler, dans ce monde freudien et despotique où le passif verrouille le présent et l’inconscient encage le libre arbitre. Un monde redevenu féodal qui, Tocqueville nous en avait déjà prévenu, vise à « nous ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ». N’avons-nous pas, alors qu’il nous est désormais chichement compté, trouvé le temps de béatifier un pape, marier deux princes, nous perdre dans une nouvelle croisade contre un Sarrazin et faire un procès en sorcellerie à un Juif ? Bienvenue au Moyen-Age !

Et tandis que les crises succèdent aux crises, le paquebot poursuit sans dévier de son cap, au milieu d’icebergs qu’il ignore parce qu’il n’avait pas été prévu au départ de les trouver là. La débâcle est pourtant totale : militaire, nucléaire, financière, alimentaire, écologique et, mère de toutes ces crises, politique. Ere d’incertitude voire de chaos ? Le monde n’est pourtant ni plus ni moins aléatoire qu’auparavant : c’est notre modèle totalisant déterministe, hérité de Condorcet et Laplace, qui n’est plus adapté à sa compréhension et nous conduit, tels Pénélope, à détricoter l’œuvre de plusieurs siècles et à foncer dans le mur.

Voilà revenu le temps des dinosaures ; si nous levions la tête, nous pourrions voir que la comète est déjà sur nous. Quelle importance, ânonnent nos Pangloss, ce n’est qu’une étoile filante de plus, demain matin nous retournerons brouter.

Jean-Philippe Immarigeon © 14 juillet 2011